Témoignage unique du patrimoine maritime industriel du début du XXe siècle, la drague TD6 – seule drague à vapeur à godets classée Monument Historique – a été déconstruite cet été devant son état de dégradation avancé. Sa mémoire avait toutefois été sauvegardée à travers un scan 3D et une expérience en réalité virtuelle proposée aux visiteurs. Retour sur un projet développé il y a quelques années.
Construite en 1906 aux Ateliers et Chantiers de la Loire de Nantes, la drague TD6 a été réalisée pour travailler dans l’estuaire de la Loire, avant de rejoindre La Rochelle en 1956 où elle a servi à lutter contre l’envasement du port. Dépourvu de moteur de propulsion, elle est tractée par les porteurs de vase – les « marie-salope » – Saint-Marc et Bout Blanc. Une fois sur place, elle « papillonne », c’est à dire qu’elle se déplace latéralement et longitudinalement à l’aide de treuils à vapeur et en agissant sur des chaînes frappées à terre. Ceux qui l’ont connue se rappellent de son bruit assourdissant ! De Nantes à La Rochelle, elle aura servi au total pendant plus de 80 ans…

Promise au ferraillage en 1987, elle est sauvée à l’initiative de l’association « TD6 » présidée par Patrick Schnepp – qui fondera un an plus tard le Musée Maritime de La Rochelle -, avant d’être classée Monument Historique en 1992. Elle constitue ainsi, au même titre que la frégate météorologique France I, l’un des éléments fondateurs du Musée Maritime ; plusieurs éléments, à l’image de godets, de la barre, la cloche ou la machine à vapeur y sont d’ailleurs exposés.
Amarrée dans l’une des alvéoles de l’ancienne base sous-marine de La Pallice depuis 2004 dans l’espoir d’une restauration, la drague était dans un état sanitaire très préoccupant. On ne reviendra pas ici sur les projets de sauvegarde et de valorisation proposés depuis une dizaine d’années, ni sur les raisons d’un tel attentisme concernant le sort de la TD6 et sa nécessaire mise au sec. Devant l’indécision politique et l’incertitude concernant l’avenir du bateau, il était nécessaire de conserver a minima la mémoire de ce patrimoine industriel « julesvernien » emblématique des techniques de dragage du début du XXe siècle.
Dans le cadre du projet européen MMIAH (Maritime, Military and Industrial Atlantic Heritage) que j’ai piloté pour le Musée Maritime entre 2018 et 2020, une numérisation 3D du bateau sous forme de nuages de points a d’abord été réalisée, une copie restant conservée par la DRAC Nouvelle Aquitaine.

Dans un deuxième temps, une expérience immersive 360° en réalité virtuelle a été développée pour permettre aux visiteurs, par le biais d’un casque VR, de se plonger à bord de la TD6 et revoir le bateau modélisé. L’expérience réinscrit l’histoire de la drague dans celle de la lutte contre l’envasement du port, l’évolution des techniques et explique son fonctionnement. Elle restitue le son du bateau et intègre le témoignage de Roger Barbotin, ancien patron du Saint-Marc qui accompagnait la TD6. Elle ouvre enfin sur des enjeux actuels, comme la difficile conservation de ce patrimoine ou l’impact du dérèglement climatique et de la montée des eaux sur l’envasement du port.
Sur le plan scénographique, le dispositif VR prend place dans un renfoncement spécialement aménagé, s’inscrivant dans une refonte globale du pavillon consacré aux ports rochelais, au sein de l’exposition permanente « La Rochelle née de la mer ». A l’intérieur, des extraits de témoignages, un panneau d’exposition et un hublot donnant sur la maquette de la TD6 avec l’un de ses porteurs de vase dans un espace adjacent où est également projeté un film-documentaire Un dragon nommé Cure-Môle consacré à la drague.
Quant au bateau, celui-ci a continué de se dégrader dans l’alvéole de la base sous-marine. Les années passant, les coûts ont fini par s’envoler et devenir prohibitifs jusqu’à ce que la Ville de La Rochelle ne décide cet été de déconstruire le navire.
Si rien ne saurait évidemment remplacer la découverte d’un Monument Historique dans toute sa matérialité, ce projet montre que les technologies numérique fournissent aussi de belles occasions de sauvegarde, de valorisation et de médiation d’un patrimoine désormais disparu.




